EURIPIDE


EURIPIDE
EURIPIDE

Euripide occupa la scène athénienne en même temps que Sophocle, son aîné de quinze ans, pendant un demi-siècle, depuis l’année 455 (où il prend le relais d’Eschyle qui vient de mourir à soixante-dix ans) jusqu’à sa propre mort en 406 – et même au-delà puisque ses succès furent surtout posthumes.

Si, en effet, comme Eschyle, son maître, il écrivit plus de cent pièces, une trentaine de moins que son rival Sophocle, en revanche il ne reçut que cinq fois la couronne de la victoire aux concours dramatiques d’Athènes. Il plaît moins. Il ne travaille pas dans la grandeur, ni dans l’équilibre serein. Il déconcerte par les soubresauts d’un tempérament passionné. Avec sa belle humeur, Aristophane rit de tout. Lui s’interroge sur tout, s’inquiète, se méfie. Homme de théâtre né, intellectuel nerveux et artiste sensible plus qu’homme d’action, il secoue tous les jougs dans la recherche d’une liberté – ou de son illusion –, fourmille d’idées sur les problèmes de la scène, de la cité, de la morale et des dieux, et se dépêche de les confier à ses personnages avant d’être assailli par un flot d’idées contraires qu’il lui faudra publier à leur tour devant les gradins du théâtre. Homme des contrastes et des contradictions, il est possédé par le besoin de donner vie sur scène à des êtres humains, voire divins, mais le dramatique n’étouffe jamais en lui le lyrique et il est «soi» au moins autant qu’il est «les autres».

1. Homme des libertés et des contrastes

De sa vie, on ne sait pratiquement rien. Il est né dans la glorieuse Salamine vers 480, année de la victoire sur le Barbare. Sans être leur disciple, il écoute les sophistes comme Protagoras et Prodicos, ouvreurs de la curiosité d’esprit, un philosophe comme Anaxagore, ami et conseiller de Périclès, venu d’Ionie pour montrer que la nature est un chaos où l’Intelligence met ordre et mouvement. Avec l’ennemi des sophistes, Socrate, son cadet de dix ans, qui cherche non le succès mais le vrai dans la beauté morale, il a des relations d’amitié. Deux fois marié, il aura trois fils.

Fut-il athlète? Il écrit contre les professionnels du sport. Fut-il peintre? Il choisit la tragédie. Sa vie, c’est son théâtre. Les lois scéniques du temps ne le gênent pas: il tourne leurs contraintes en avantages. Les concours dramatiques font partie d’une fête religieuse? Il proclame sa liberté face aux dieux. Les représentations sont annuelles, donc sans «reprises»? Il n’en exprime qu’avec plus de souplesse, au gré des jours, les méandres de sa pensée. Le théâtre est fait pour la foule? Même s’il se défie d’elle, il lui donnera ses avis; tant pis pour elle s’il n’est pas entendu. Il ne dispose que de trois acteurs? La tragédie se moque du nombre et, si un sujet le requiert, il donnera l’impression de la multitude.

Quant à la matière dramatique, il la trouve dans les mythes, où puisent tous les tragiques de la Grèce. Le public est heureux que chaque auteur traite à sa manière un même épisode de ce qui est pour lui l’histoire ancienne, aimée, connue. Euripide en est stimulé: il creuse les cycles légendaires d’Argos, de Thèbes, de Thrace, de Thessalie, de l’Attique fabuleuse ou de la guerre de Troie. Il rend la fleur de leur jeunesse aux antiques époques où les dieux et demi-dieux vivaient parmi les mortels et ressuscite Égée, Thésée, les rois mythiques d’Athènes, Héraclès fils de Zeus, comme l’est Dionysos, Pélée son petit-fils, Ion fils d’Apollon, Cadmos gendre d’Arès. Mais tous, dieux, héros, hommes – ou femmes – sont d’abord des enfants d’Euripide qui, pour infuser un esprit nouveau, fût-il révolutionnaire, dans leurs épreuves, brise le cadre traditionnel de la légende. Déjà l’homme des libertés et des contrastes impose sa marque au mythe.

Technique dramatique

Rares sont ses tragédies dont la simple intrigue, ou le cheminement des passions, fait l’unité. Il compose en général une pièce au gré de ses fantaisies; il bâcle celle-ci, retouche, refait celle-là, ou la fabrique sur le modèle d’une autre, comme si le temps pressait.

Il amoindrit dans l’action le rôle du chœur, qui ne sert plus guère qu’à décharger par des chants la tension de l’atmosphère et à séparer les groupes de grandes scènes pendant que s’accomplit en coulisse un acte trop atroce pour être vu. Et ces scènes se suivent moins dans la logique du développement qu’elles n’illustrent, sous des éclairages recherchés, les phases d’un spectacle frappant. Dans Les Troyennes , autour de la vieille reine captive, s’organise une suite de tableaux où figurent les vaincus prisonniers, une princesse délirante, le petit cadavre d’Astyanax jeté du haut des tours, le tout couronné par l’incendie de la ville et l’écroulement de la citadelle. Dans un jour moins sombre, Hélène met en scène l’exotisme de l’Égypte et conte l’ascension miraculeuse, en plein ciel, du fantôme de l’héroïne.

Quand il en a le loisir, Euripide est capable, bien sûr, de nouer une action autour d’un caractère, comme dans Médée ou Iphigénie en Aulis , ou d’équilibrer une pièce par des ensembles liés, comme dans Ion ou Iphigénie en Tauride . Mais il aime additionner en une seule pièce deux pièces distinctes, comme dans Oreste , Hécube , Andromaque , sans s’inquiéter de la visible coupure. Souvent, frôlant le feuilleton, il insère des épisodes brillants, mais inattendus, et la tragédie s’allonge en tiroirs. Est-ce un hasard si Les Phéniciennes ont donné à Racine le plan de La Thébaïde , qui n’est pas sa meilleure pièce?

Les coups de théâtre font rebondir l’intrigue en des directions imprévues: Héraclès revient des Enfers et Thésée arrive d’Athènes à point nommé pour le sauver du désespoir; Ménélas réchappe du naufrage pour tirer juste à temps son épouse des bras d’un roi barbare. Aux deux extrémités, même artifice: le prologue, débité par un seul personnage, humain ou divin, annonce le sujet, parfois le dénouement, et résout les difficultés premières comme si l’auteur craignait d’être mal compris de la foule; l’épilogue intervient quand l’intrigue est devenue à ce point inextricable qu’il faut un dieu, quelquefois deux dieux, ex machina , pour la dénouer. Aristote avait sujet d’écrire qu’Euripide «laisse à désirer pour l’économie de l’œuvre».

À l’insouciance dans la composition correspond la diversité des tons et d’un style qui oscille entre la poésie et la prose. Le seul vrai drame satyrique conservé, Le Cyclope , et certaines parties des tragédies elles-mêmes, montrent qu’Euripide, s’il en avait eu l’humeur, aurait fait un auteur comique, trivial ou bourgeois, habile à souligner un trait de mœurs, à lancer une réplique. Il reste poète, poète lyrique dans les parties chantées où foisonnent les images gracieuses, les évocations de la nature, les envolées vers le ciel. Émergent çà et là une tirade où le pathos côtoie le mauvais goût, une leçon subtile en trois points, où les procédés de la sophistique étincellent. Les originalités de l’expression trahissent le trop-plein des idées.

Ses idées

Car Euripide a une foule de choses à dire, soit pour convaincre, soit, plus souvent, parce que le drame sert d’exutoire au jaillissement des théories ou des thèmes. De là des anachronismes et des disparates. Jamais un personnage unique n’est chargé de traduire la pensée du poète; mais elle se révèle, et toujours flottante, dans les joutes oratoires opposant, même si l’heure presse d’agir, l’antithèse à la thèse. Dès qu’un héros se met à raisonner, c’est le signe qu’il s’efface derrière l’auteur, qui se présente pour toucher à tout, non d’ailleurs sans un grand bonheur d’expression; et c’est ainsi qu’ont été sauvés du naufrage des centaines de fragments de ses pièces perdues, qui s’ajoutent aux tirades abstraites des tragédies survivantes. Ici il pose un problème moral, sur les conditions de la vie heureuse, le suicide, les signes révélateurs de la vertu; ailleurs un problème militaire, sur la valeur comparée de l’hoplite et de l’archer; ou bien intellectuel ou scientifique, sur l’art de la persuasion ou telle question d’astronomie ou de médecine; politique ou social, sur les vertus de la classe moyenne, les droits de la femme, l’égalité des sexes, la force et les faiblesses du régime démocratique; religieux encore, sur les rapports de l’homme et des dieux, le bonheur de la vie dévote, l’intolérance de l’esprit fort, les drames de la conscience. Il ne se borne pas à ramener Héraclès des Enfers: il ouvre la voie à Platon en s’interrogeant sur l’âme, sur les récompenses et les châtiments de l’au-delà. Peu lui chaut que ses porte-parole soient vieux d’un demi-millénaire, contemporains de la guerre de Troie. Ils ont sa propre jeunesse.

Les personnages

Peu importe, par suite, que, dans la vie de la scène, plusieurs personnages masculins soient taillés sur le même modèle; on trouve et retrouve le type du paysan, modeste et sage, de l’esclave dévoué à la famille, du tyran odieux, du prince déchu vêtu de haillons, du vieillard cacochyme, ici égoïste et là courageux. Rares sont les hommes de premier plan qui méritent l’admiration sans réserve. En dehors du jeune Ion, serviteur du temple de Delphes – le modèle du petit Joas racinien – et d’Hippolyte adolescent, épris de la vie des bois, Euripide, ne peint, outre les types, que des protagonistes insupportables ou sans caractère.

En revanche il nous offre une incomparable galerie de portraits de femmes. Eschyle ne traitait pas de l’amour; Sophocle ne le recherche pas. Euripide l’étudie sous toutes ses formes, violentes ou délicates, et toujours nuancées. Il y a les héroïnes de l’amour dévastateur, Hélène, Phèdre, Clytemnestre, de l’amour conjugal comme Alceste, ou de l’amour blessé comme Médée, et celles qui, comme Créuse, se résignent à un mariage de raison. Certaines ne vivent que pour assouvir jusque dans le meurtre d’enfants ou d’une mère leur soif de vengeance: ainsi Électre, Médée. D’autres, veuves, trouvent un refuge dans l’instinct maternel pour supporter l’épreuve, la vieille Hécube, Andromaque encore jeune et capable de plaire. Rares sont celles qui, comme la capricieuse Hermione, n’entraînent pas la sympathie dans leur sillage, fussent-elles criminelles. Souvent les jeunes filles, ou jeunes femmes, se dévouent jusqu’au sacrifice, consenti ou spontané, pour sauver mari, famille ou cité; Euripide compose six variations sur ce type, sous les traits d’Alceste, Macarie, Polyxène, Antigone, Iphigénie, et de cette Evadné dont il fait presque une martyre chrétienne.

De tels êtres, toujours féminins, sont le sourire de la vie. Euripide a des moments d’euphorie et plusieurs de ses pièces n’ont de la tragédie que le nom; leur dénouement est heureux. Alceste revient à la lumière des vivants, Ion retrouve père et mère, Iphigénie échappe ici à la Tauride barbare et là au sacrifice d’Aulis. Les «retrouvailles», ou «reconnaissances», entre frère et sœur, mari et femme, nous conduisent vers la comédie nouvelle par les chemins du roman d’amour, du mariage inattendu. Au cœur du Ve siècle, nous voici dans un milieu d’opéra-comique, de tragédie-bouffe ou de drame bourgeois.

Pathétique et romanesque; réalisme

Aristote n’avait cependant pas tort de voir en Euripide «le plus tragique des poètes», et Racine a raison d’écrire qu’il «savait merveilleusement exciter la compassion et la terreur, qui sont les véritables effets de la tragédie»; mais Racine obtient les mêmes effets par une mesure qu’il doit à l’esprit grec et non à son modèle. Ici l’épouse se venge du mari infidèle en massacrant ses propres enfants; le frère et la sœur s’accordent pour assassiner leur mère, coupable elle-même de crime et d’infidélité; le frère tue le frère qui a gardé le sceptre; les enfants innocents sont exterminés en temps de guerre. Tous ces traits sont dans la légende, sans doute, mais Euripide était libre de ne pas les accuser; or il les noircit dans la violence et les rougit dans le sang.

Romanesque ou pathétique, Euripide réunit les contrastes en cultivant le réalisme. Entre l’allégresse limitée et l’horreur sans frein, en rapprochant de son temps les héros légendaires, il les met du même coup dans le nôtre. Hippolyte est peut-être un adepte de l’orphisme; Ulysse devient un politicien bavard; et les femmes, tout à l’heure sublimes, maintenant rajeunies, appartiennent à la société d’Athènes: elles sont bavardes, curieuses, ignorantes. Électre a les vertus d’une petite bourgeoise; Andromaque dévoile «ses étranges complaisances pour les infidélités de l’époux», avec certains traits d’une «Orientale de harem». Davantage, parcourant jusqu’au bout la voie qui va du terre à terre au sordide et au macabre, Euripide aime à transformer ses scènes en «choses vues».

Contemporain d’Hippocrate, il nous introduit, au chevet d’Oreste ou de Phèdre, dans une chambre de malade. La folie le captive: il décrit en aliéniste les accès du mal, sacré ou non, qui frappe Médée, Héraclès, Penthée et les trois sœurs de Sémélé. Hors le cas d’Evadné, qui se jette vivante sur le bûcher de son mari, il ne met pas au théâtre l’acte même de la mort; mais il décrit les soubresauts d’un trépas dans la coulisse, fait entendre les cris de celle qu’on y tue et montre à nos yeux horrifiés le crâne éclaté d’un enfant, une tête d’homme encore palpitante, plantée sur une pique.

2. La souffrance, les hommes et les dieux

Tel est le théâtre d’Euripide, du moins vu des gradins: une accumulation d’orages et de cataclysmes, entrecoupés de sporadiques éclaircies. Il faut dépasser ce stade et tenter, en soulevant le voile, d’apercevoir le moi dans le miroir des autres. Pour donner la vie, il faut l’avoir reçue. Euripide a été vivant; il a cherché le bonheur, ne l’a trouvé que par à-coups; jusqu’au bout, il s’interroge sur le sens du destin de l’homme, sans découvrir la solution qu’il pourchasse avec la curiosité d’un savant, la passion d’un être qui souffre. S’il pousse au noir ses drames, ce n’est pas faute d’avoir espéré la lumière, qui n’est pas descendue jusqu’à lui.

Dans ses tragédies de jeunesse, il manifeste de l’intérêt pour les femmes scandaleuses. Les approuve-t-il? Non pas. Il corrige le scandale et substitue à la Phèdre coupable une Phèdre qui lutte contre la passion coupable. Car il est épris de pureté, en morale comme en politique et en religion. Mais est-ce sa faute s’il vient trop tard dans un monde trop vieux?

On le dit misogyne. Peut-il haïr les femmes, celui qui s’est fait spécialiste des fibres de leur cœur et décrit en connaisseur la joie qu’elles peuvent être dans la vie d’un homme? Aucune des nuances de l’amour ne lui est étrangère – et son expérience n’est pas livresque –, mais il ne les trouve que dans le cœur féminin. N’est-ce pas le signe qu’il les y a cherchées? Cependant, si une femme peut sacrifier sa vie pour prouver son amour, préfère le suicide à la faute, est torturée d’une trahison, pourquoi le père est-il trop heureux de se défaire d’une fille en la mariant? Les troubles de la chair engendrent partout le désordre et le malheur. Euripide connaît trop bien les femmes, en fin de compte, pour ne pas les redouter. Comment ne pas craindre une Médée, une Phèdre, bien sûr, mais même une Électre ou une Iphigénie? La force du caractère, aussi bien que la faiblesse du corps, rompt cet ordre qui doit régler les rapports des époux. En dernière analyse, même innocente, surtout innocente, Hélène reste dangereuse par sa beauté génératrice de catastrophes, familiales puis nationales. La déesse née des flots n’est pas bienfaisante, mais redoutable: jalouse du bonheur des hommes, elle les aveugle.

Les humains sont donc condamnés à la souffrance, même de la main qui pourrait l’apaiser. Ce pessimisme d’Euripide n’est nullement commandé par le genre tragique. Il a choisi le genre qui convenait à son tempérament. Le mal, donc le malheur, est partout. Du premier jusqu’au dernier jour de sa vie, la créature humaine le rencontre, l’affronte, est vaincue. L’existence amasse les épreuves physiques, morales, au foyer, dans la cité, entre les cités. Certaines familles, comme celle d’Œdipe, sont privilégiées en quelque sorte dans une souffrance qui s’acharne sur leurs générations. S’il a ses instants de joie, l’homme n’en est pas pour autant délivré du malheur: le malheur ne fait, pour un temps, que changer de camp. Voici Héraclès: il approche de la retraite; ses travaux achevés, il retrouve sa femme, ses enfants; il a tout pour être heureux; mais la justice attire la persécution; une déesse encore jalouse s’acharne à le perdre; rendu furieux, il massacre sa femme et ses enfants. Il faut donc traverser l’Achéron pour trouver le repos.

Le repos – pas nécessairement le bonheur. Car les dieux, s’ils existent, s’ils s’intéressent à l’homme, n’ont guère pitié de lui. Au fait, sont-ils des dieux, pour tolérer son malheur, bien pis, pour le persécuter? Curieux ou apeuré, toujours passionné, Euripide est hanté par le problème capital du divin, dont il cherche, en tous sens, la solution fugitive. S’il rejette les dieux de la légende, caricatures des hommes, il a ses moments d’incroyance totale; il connaît les désespoirs de l’esprit fort, doutant de son propre scepticisme. Il renaît à l’espérance en découvrant chez l’homme, davantage peut-être chez la femme, des âmes dont le sacrifice ou le martyre démontre la sainteté; et l’existence des saints prouve celle des dieux. Tenté par l’exemple d’une communion amicale avec un dieu, Euripide semble cheminer vers un mysticisme qui lui permet d’entrevoir, avec Théonoé, l’immortalité de l’âme.

Les dieux tolèrent le mal. Il se révolte contre leurs iniquités. Mais c’est pour leur crier sa confiance, car il n’est pas concevable qu’ils méconnaissent la compassion. Malgré leurs écarts, ils sont soumis à Zeus qui, quel que soit le nom qu’on lui donne, exerce le pouvoir suprême et unique; il châtie donc le coupable. Car si Dieu est une énigme impénétrable, il scrute les consciences, distingue les bons des méchants, et puisqu’il sait punir c’est qu’il est, finalement, le maître de la justice. La raison peut semer ses grains de doute; il reste le désir acharné de cerner la divinité, lequel est une forme de la foi. Euripide trahit les traces de cet élan sublime; elles demeurent légères. Trop de dieux se sont révélés à lui pour que sa foi ne soit pas inquiète. Est-ce sa faute s’il est venu trop tôt dans un monde trop jeune?

3. Euripide en son temps

Mais ce sont aussi des problèmes éternels, déjà vieux comme le monde. Il ne s’ensuit pas qu’Euripide se désintéresse des questions particulières à son temps. Gardons-nous de l’observer sans mesure avec nos yeux d’aujourd’hui. Le risque est de donner à ses mythes un sens philosophique étranger au réel et de recomposer de lui, avec des traits épars, artificiellement classés, une image trop abstraite pour être vraie.

Même si nous ignorons les actes de sa vie, nous connaissons son époque et il s’impose de le regarder dans cette époque, au milieu et vers la fin du Ve siècle d’Athènes, avec les yeux de ses concitoyens athéniens. Périclès n’a pas eu de successeur de sa taille; son siècle va s’achever dans l’écroulement de l’empire, moins sous les coups des cités grecques rivales, que victime des fautes et des faiblesses de cet empire. Maintenant l’homme de théâtre se transforme en homme d’action; Euripide apparaît plus vivant que jamais, car il est athénien jusqu’au fond du cœur. Maintenant, contradictions résolues, on découvre en lui, sinon son unité, du moins sa continuité. Il pensait être poète, philosophe, homme de lettres, auteur tragique. Sa conscience de citoyen, le nombre de ses auditeurs, maîtres de la politique, l’obligent à élargir le champ de ses responsabilités, et à dire son mot sur les problèmes du jour. Il est venu à point nommé, dans la force de l’âge, en un monde actuel, bouleversé par la guerre.

Euripide a près de cinquante ans quand éclate ce conflit, mondial pour les Grecs, qui va durer vingt-sept ans, et dont les dieux lui épargneront de voir la fin. De ses pièces conservées, seule Alceste est d’avant-guerre. Les premières des suivantes ne portent pas la marque, ou à peine, de la guerre. Une foi se dessine pourtant dans les destinées d’une Athènes dont la démocratie est dirigée par la main ferme de Périclès. Athènes est encore grande par ses vertus de bienfaisance et d’humanité qui la distinguent des autres cités grecques et des pays barbares. Périclès disparu, Euripide met Thésée sur la scène pour faire de lui, peu à peu, le modèle des hommes d’État, presque un saint. Sans être belliciste par nature, il fait vibrer dans son public la corde patriotique et jette l’anathème sur Sparte et sur ses alliés. Vers l’époque de l’éphémère et trompeuse paix de Nicias (421), il fait jouer des pièces, comme Les Héraclides , Les Suppliantes , Érechthée, Ion , où passe le souffle d’un impérialisme guerrier. Légitime est la fierté d’appartenir à la première cité du monde, qui mérite son hégémonie.

L’année 415 marque un tournant. Lorsque le peuple athénien, oublieux des leçons de Périclès, écoutant Alcibiade et non Euripide, lance follement une armada contre la Sicile, l’Athéna des Troyennes renverse ses alliances et passe brutalement dans le camp troyen. Les éloges d’Athènes ne sont plus qu’une clause de style et la guerre de conquête est stigmatisée. La tragédie d’Hélène souligne amèrement, trois ans plus tard, cette catastrophe de Sicile, dont Athènes, prolongeant neuf ans une lutte désespérée, ne se relèvera pas. Plusieurs pièces de ce temps traduisent l’ébranlement, puis la perte de sa foi dans la démocratie, son mépris pour les démagogues, sa passion pour la paix, et le rêve utopique d’une union entre les Grecs, en des heures où les politiciens excitent le peuple à s’entêter dans une guerre fratricide à laquelle il n’est plus un seul homme dans Athènes – sauf Alcibiade peut-être, mais peut-on compter sur cet être changeant? – pour apporter une issue victorieuse.

Euripide subit la déchéance de sa patrie et baisse la tête. Or voici qu’Archélaos de Macédoine – un tyran et un Barbare, ô ironie du sort! mais un despote éclairé protecteur des arts et des lettres – l’invite à fuir l’atmosphère irrespirable d’une Athènes aux abois. Part-il en mission officielle? C’est douteux. Il s’en va, à soixante-dix ans passés, pour retrouver, comme le Iolaos des Héraclides , la jeunesse miraculeuse d’Hippolyte. L’air pur des grandes forêts du Nord lui rend toutes les fraîcheurs de son inspiration.

Coup sur coup, Euripide métamorphosé écrit quatre pièces dont les deux conservées peuvent être appelées ses chefs-d’œuvre. Adieu guerre, vains débats, adieu intellectuels, hommes politiques! Place à la pure poésie! Il remet sur le chantier un sujet déjà marqué par Eschyle et compose avec feu un mystère grandiose sur les cultes orgiastiques et la religion de Dionysos, ce dieu qui vient de l’Orient. Il chante sa délivrance dans le drame sacré des Bacchantes . Il exprime le même soulagement, renforcé par l’éloignement de la foule, dans la plus racinienne de ses pièces, Iphigénie en Aulis , où le penseur s’efface devant le poète épris de toutes les formes de l’art. Il mettait la dernière main à cette tragédie dernière, dans le courant de l’année 406, quand la mort, seule capable de résoudre ses contradictions suprêmes, lui apporte, à soixante-quinze ans, un peu avant Sophocle, la seule paix durable. Mais il meurt trop tôt pour jouir de l’ultime succès que lui vaudra cette tragédie devant le peuple d’Athènes qui n’avait pas su l’écouter à temps.

Tel fut Euripide, aux yeux de ses concitoyens. On le dit moderne; et c’est vrai. Mais l’est-il plus qu’Homère, que Thucydide ou que Platon? Le plus ancien et aussi le plus fin des critiques apporte sur lui, bien qu’il soit d’un contemporain, donc privé des services rendus par le recul du temps, un jugement définitif. Juste après la mort d’Euripide, dans sa comédie des Grenouilles , Aristophane, l’inventeur et le maître du genre des «à la manière de», qu’il manie avec une aisance merveilleuse par son aptitude à discerner les traits marquants de l’auteur et de l’homme, le met en balance avec Eschyle. Comme il cherche le poète le plus capable de sauver par son œuvre la cité en péril, la balance penche finalement en faveur d’Eschyle; l’école de volonté qu’est son théâtre forme mieux les citoyens en des temps critiques; elle les rend plus vertueux, plus équilibrés, plus courageux, alors qu’Euripide risque d’enseigner le doute et, sans aller jusqu’à démoraliser ses auditeurs, leur montre moins de grandeur, sauf dans les femmes. Son enseignement peut être dangereux dans la mesure où il suscite des vocations de sophistes au lieu de donner par des exemples une pleine définition de l’homme.

Mais la sentence d’Aristophane dépasse le domaine de la morale et traverse les besoins de l’actualité. Derrière la moquerie qui masque le sérieux transparaît aussi l’admiration. Avec son goût très sûr, il réprouve d’une part les excès du pathétique, le penchant à la discussion qui frise le bavardage; mais de l’autre il découvre en Euripide les qualités qui, dans son élan de libre recherche, le rendent moins abrupt qu’Eschyle, la simplicité, le goût du réel, l’art de toucher le cœur par les sentiments les plus vrais. Aussi, comme Racine qui l’a étudié, commenté vers par vers, lui rend-il un rare hommage, celui de savoir ses tragédies, même anciennes, par cœur. Par cette preuve de mémoire qui davantage encore est un signe de fascination, le maître de la comédie ancienne consacre pour toujours un des princes du théâtre éternel.

Euripide
(480 - 406 av. J.-C.) poète tragique grec. Il écrivit 78 ou 92 pièces. Dix-sept tragédies et un drame satyrique (le Cyclope) nous sont parvenus: Alceste (438), Médée (431), Hippolyte (428), les Héraclides (v. 427), Andromaque (v. 426), Hécube (v. 424), Héraclès furieux (v. 424), les Suppliantes (v. 422), Ion (v. 418), les Troyennes (415), Iphigénie en Tauride (414), électre (413), Hélène (412), les Phéniciennes (v. 409), Oreste (408), Iphigénie à Aulis, les Bacchantes (représentées après sa mort, en 405). Euripide utilise les anc. légendes, mais, contrairement à Eschyle et à Sophocle, il ne croit pas aux dieux. Ses héros ne sont plus soumis à la fatalité, mais à des passions violentes.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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